Se guérir par l'écriture

Comment devenir humain malgré les coups du sort ?

Je n’ai jamais oublié, jamais refoulé… Mais, je n’ai jamais été autorisée à vivre les traumatismes en tant que tels, parce qu’ils n’ont jamais été reconnus pour ce qu’ils ont été. Pendant 20 ans j’ai vécu comme anesthésiée : Impossible d’intégrer, ni psychiquement ni émotionnellement, ce que j’avais vécu. J’avais été maltraitée, mais en plus je n’avais pas le droit de le savoir !

L’histoire officielle, celle racontée par mon père et toute la famille, était tout autre. Malgré le départ de ma mère, l’histoire d’une enfance banale, voire heureuse, d’un père courageux qui s’est dévoué et sacrifié… J’étais contrainte d’adhérer à cette version. J’y ai cru pendant longtemps, car l’autre, celle dont j’étais la seule à être le témoin, je n’avais personne pour l’écouter, encore moins pour la croire. Condamnée au secret, « ligotée psychologiquement », les symptômes corporels dont j’ai souffert toute ma vie étaient le signe de ma résistance au « négationnisme familial et culturel ». Ils disaient inlassablement ce qu’il m’était interdit de dire. Ils étaient le signe que je restais vivante, que je n’avais pas oublié, parce que ma tragédie, qui fut aussi ma délivrance, c’était précisément de ne pouvoir oublier. J’ai connu l’inceste et j’ai mis 20 ans à le savoir ! Porteuse de cette « co-naissance interdite », j’avais perdu le sens et la valeur des mots. Interdite de mémoire, j’étais interdite de savoir. La quête de toute mon existence a été de retrouver les mots pour les poser sur le réel. Pour dire l’interdit et l’indicible, pour nommer l’impensable et l’impensé… Pour savoir mon histoire, sortir de la confusion, comprendre et donner du sens et de la vie à ma vie. « Le premier février 1998, je porte plainte auprès du procureur de la République, pour « viol aggravé » et j’envoie le double du courrier à mon père. Seule contre toute ma famille, j’ose briser le mur du silence. C’est comme un voile de mort qui s’envole, un nœud qui se dénoue. Je me libère de l’emprise familiale, je ressuscite… … Quinze jours plus tard, je reçois la réponse du procureur.

Quelques mots sur une grande feuille blanche : une fin de non-recevoir, la fameuse prescription ! J’avais beau le savoir et m’y attendre, je ne m’imaginais pas une seule seconde à quel point  cette réponse formelle de la loi serait violente et destructrice. Après avoir été niée par mon père et toute ma famille, ma parole et mon histoire sont officiellement rejetées par la loi. La lettre me tombe des mains, je suis foudroyée… Marie-Odile, n’a pas le droit d’exister !… ( Non, je ne suis pas à toi – Mary Genty – Eyrolles, 2011)

Après avoir été niée par mon père, ma parole et mon histoire sont rejetées formellement par la loi. La non-prise en compte par la justice, la non reconnaissance sociale, me renvoie d’un seul coup à un autre type de vide et de déni : celui de ma non filiation sociale, celui de ma non inscription dans la loi, celui de ma non-place au sein du monde des humains !...  Après des années de parcours du combattant et de tentative de reconstruction, je me retrouve anéantie et reste sans mots… Que dois-je faire de mon histoire ? L’oublier ? Impossible… Elle secrète par tous les pores de ma peau ! Et pourtant, c’est bien ce que vient me signifier la loi : le viol que vous avez vécu n’a jamais existé. Oubliez ! Car la prescription agit comme si le crime n’avait jamais existé. Mémoire prescrite. Mémoire interdite. Comment mettre du sens quand la mémoire est interdite ? Il y a une partie de moi qui reste chaotique, décousue et insensée »… Mon histoire ne peut exister ni dans ma famille, ni dans la culture, ni dans la loi. Ma parole tombe éternellement dans le vide et reste muette. Étouffée par tous ces mots qui restent coincés en travers de ma gorge, je reste en état de choc pendant plusieurs mois. Et puis peu à peu, l’anéantissement  fait place à un terrible sentiment d’injustice et la rage qui émerge alors au plus profond de moi, devient un moteur de plus en plus puissant. Rage de comprendre la violence dans laquelle je suis enfermée. Rage de dénoncer l’injustice dont je suis victime, rage de témoigner… « La manière dont l’entourage familial et culturel parle de la blessure peut atténuer la souffrance ou l’aggraver, selon le récit dont il entoure l’homme meurtri », écrit Boris Cyrulnik dans son livre « Merveilleux Malheur » sorti en 1999. La lecture de cet ouvrage, me donne alors un sentiment de normalité, voir même de légitimité. Je suis de la race de ceux qu’il appelle les résilients. Premier auteur a avoir développé ce concept, il décrit la résilience comme étant la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative. Comment devenir humain malgré les coups du sort ? Voilà bien le sujet qui canalise toute mon énergie vitale depuis tant d’années, et la seule réponse que je trouve face à cela est ÉCRIRE le récit de mon histoire. Écrire pour me souvenir, écrire pour savoir et comprendre, écrire pour transmettre et témoigner, écrire pour exister.

 

Le récit au fondement de l’identité

… « Le don de raconter des histoires caractérise l’homme autant que la station debout ou l’opposition du pouce à l’index. Tout indique que c’est notre manière “naturelle” d’utiliser le langage, dans le but de caractériser les déviations qui, sans cesse, viennent perturber le cours des choses dans une culture donnée. Personne ne connaît exactement l’histoire de son évolution, comment ce don est né et a survécu. Nous savons seulement que c’est un outil irremplaçable qui donne sens à l’interaction humaine. J’ai fait l’hypothèse que c’est grâce au récit que nous parvenons à créer et recréer notre personnalité, que le Moi est le résultat de nos récits et non une sorte d’essence que nous devrions découvrir en explorant les profondeurs de la subjectivité. Nous disposons maintenant de preuves pour affirmer que sans cette capacité à construire des histoires à propos de nous-mêmes, rien n’existerait qui ressemble à une personnalité»…  (Jérôme Bruner – Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? – Éd. Retz – 2002.)

 

Se raconter, faire de sa vie une histoire est donc fondateur de sa personnalité, de son identité et aussi de sa condition humaine. L’histoire que l’on raconte révèle : « voilà qui je suis et d’où je viens »… La quête fondamentale de l’être humain n’est-elle pas depuis toujours la quête de ses origines ? Origine de la vie, du monde, de l’univers… Savoir et comprendre d’où l’on vient, permet de donner une direction et un sens à sa vie, à la vie. Et ce récit de soi n’appartient pas au seul domaine « du thérapeutique ou du psychologique ». Le récit de soi, de la vie est intrinsèque à l’homme et à l’humanité. Nous sommes tous tissés de récits, d’histoires, de mythes et de légendes, et cela non seulement depuis notre naissance, mais depuis l’aube de l’humanité. Rien qu’à travers notre nom et notre prénom et avant même notre naissance, nous pouvons déjà nous relier à l’histoire qui nous a créée. Nous sommes fondamentalement des êtres de langage et nous avons besoin pour exister, d’être accueilli et reconnu dans une parole qui fonde et tisse notre humanité. Ainsi, le récit de soi n’existe que dans l’altérité et ne peut se dissocier de la dimension de l’autre, celui qui accueille et qui écoute ou au contraire rejette et renie Et cet autre peut se trouver tout aussi bien à l’extérieur de soi, tout comme à l’intérieur de soi. Ce n’est donc pas seulement « se raconter » qui libère et émancipe, mais se sentir accueilli et entendu dans son humanité. Se sentir humain amène un profond sentiment de sécurité et d’appartenance qui procure un sentiment de joie, de liberté et de sens. Faire un récit de soi, se sentir entendu et accueilli dans ce récit, aussi inhumain soit-il, rend humain.

 

L’écriture comme processus d’ancrage

Fugitive et impalpable la parole circule et obéit à des lois silencieuses. L’écriture, elle, articule la parole avec des lois, des règles et des codes très précis et tangibles. C’est un arrimage, un encrage/ancrage à la terre qui relie la chair et l’esprit, la forme et le fond, pour lui donner sens et matérialité.

 … « Août 99, je commençais l’écriture de mon récit. Chronologiquement. Sans analyse. Sans commentaire. J’écrivais mon récit, brut de décoffrage. L’idée dans un premier temps était de réunir les faits pour les mettre à plat les uns après les autres  »… (Mary ODILE – L’inceste, de l’autre côté du miroir – Ed. Quitessence 2006 )

Dans cette première étape, il n’est pas question pour moi de socialiser ce que j’écris. Mon objectif est de retracer les faits et les évènements chronologiquement, sans chercher à comprendre. Ayant beaucoup déménagé dans ma vie, ce sont les lieux qui restent porteurs de mémoire. À partir de cette mémoire des lieux, je retrouve le contexte, les personnages, les émotions, les dates et les âges. L’important n’est pas de se souvenir de tout.

« Comme le soulignait Maurice Halbwachs en son temps, l’oubli est nécessaire à la mémoire. Celle-ci n’a aucun besoin d’être exhaustive, bien au contraire, puisqu’elle est un réservoir à la disposition du sujet dans lequel il va puiser en fonction des exigences du présent. La mémoire “ne retient du passé que ce qui est encore vivant ou capable de vivre dans le groupe qui l’entretient” (Halbwachs, 1950, p. 70). La mémoire est un moyen de se projeter dans l’avenir plutôt qu’une fixation sur le passé. Mais cette mémoire vivante a besoin d’être entretenue et partagée».  (Vincent de Gaulejac – L’histoire en héritage – Desclée de Brouwer – 1999.)

  Le récit écrit demande un effort de mémorisation bien plus important que le récit oral. Un récit oral peut se permettre d’être décousu, alors que le récit écrit impose une loi beaucoup plus stricte : il s’agit d’assembler les évènements les uns avec les autres de façon fluide, ordonnée et cohérente. Ainsi, dans cette grande nébuleuse que représentent la mémoire, le temps et les souvenirs, émergent ici et là des petites bulles de clarté, de compréhension et de sens. Bien plus que le récit oral qui ne circule que dans l’instant présent, le récit écrit entraine un passage dans la matière et laisse une trace transmissible dans la durée. C’est la « pensée qui prend corps ». C’est pourquoi l’écriture de soi nécessite de s’accueillir soi-même dans sa propre parole. Ce n’est plus l’écoute de l’autre qui est fondamentale, mais l’écoute de soi, l’écoute intérieure.    Cette première étape d’écriture a eu plusieurs effets :

 

 • Le premier, fut un effet terrible de destruction : Tout s’écroule. Les illusions, les mensonges, les mythes et les histoires que je me suis inventées pour survivre, tout s’effondre. J’écris ma vie, sa réalité, sa vérité, mais en la déployant sur un morceau de papier, cette vie ne ressemble plus à rien. Elle me semble toute aplatie, correspondant à la réalité certes, mais elle n’est plus qu’un ramassis d’ignominies, un tissu d’incohérences. L’acceptation est dure, très dure. Le doute s’installe de nouveau : « ce n’est pas possible, je délire, j’ai dû en rajouter quelque part ! ». Alors je lis et relis… mais c’est pourtant bien la réalité, toute simple, toute crue et toute nue ; j’ai vécu dans le chaos, la violence… Ma vie est un non-sens. Peu à peu, je sors de mes aveuglements, de ce magma informe culturel, familial et parental dans lequel je suis engluée. Mais le constat est terrifiant et renforce mon besoin de comprendre : « Comment est-ce que j’ai survécu à tout cela ? »

 

Le deuxième effet fut de me réinscrire dans la temporalité : En effet, relier les évènements entre eux, crée de l’articulation, de l’ordre et nécessite d’envisager un avant, un pendant et un après. Soit un début, un milieu et une fin. Ainsi, en m’écrivant, je retrouve la mémoire et le fil du temps. Je m’articule de nouveau dans les limites du temps humain et dans ma finitude. Je retrouve un rythme et un tempo. Est-ce un pur hasard si c’est à cette période de ma vie que je reprends la musique ?

 

• Le troisième effet fut de produire du savoir sur moi et sur ma vie : écrire mon histoire me permet de faire des liens. Entre différents évènements de ma vie mais aussi avec le contexte social et culturel dans lequel je vis. Soit parce que je me surprends à les écrire l’un à la suite de l’autre, soit à la relecture où je relie différents passages. Lorsque je me retrouve devant des impasses, je pars faire des enquêtes :

"... Peu à peu, j’approfondissais mon travail de recherche autour de mon arbre généalogique et de l’histoire familiale. Pour mettre à l’épreuve mes souvenirs, mais aussi trouver de nouveaux indices et de nouvelles compréhensions, je partais faire des petites enquêtes. Même si ma mère restait mon interlocutrice privilégiée, je n’hésitais pas à contacter des membres de toute ma famille, notamment du côté de mon père..."   (L’inceste, de l’autre côté du miroir – Op cite )

Ainsi, en écrivant, je rends, à mon insu, visibles et lisibles des processus invisibles. Toujours à partir du même questionnement, qui devient mon fil rouge : " Comment, puisque je ne suis ni morte ni folle, ce qui est censé me détruire m’a-t-il donc construite ?" C’est ainsi que peu à peu, émerge de la cohérence et du sens, mieux encore : un sentiment de normalité ! "Avec tout ce que j’ai vécu, c’est donc bien normal de penser ce que je pense et d’être dans l’état où je suis !"  L’écriture de mon histoire me permet alors de me comprendre (prendre avec soi) et de me faire comprendre. La mémoire est étroitement liée aux émotions. Nous nous imprégnons plus facilement des évènements, des relations qui nous ont affectés émotionnellement. En négatif comme en positif. Ainsi, la mémoire englobe tous nos sens, donc notre corporalité. Se souvenir, c’est se souvenir émotionnellement. Nos émotions nous permettent de tisser nos limites corporelles en nous liant avec nos repères temporels. Ecrire son histoire permet de se réinscrire dans la temporalité mais également d’éprouver corporellement, émotionnellement.

"... Puis, progressivement je faisais des liens… des prises de conscience… Ce travail d’écriture était libérateur. Passant de la rage au désespoir… du désespoir aux crises de larmes… des crises de larmes aux crises de rire… L’écriture me permettait un travail de mémoire dont je me délectais ..."  ( L’inceste, de l’autre côté du miroir – Op cite)

Les mots justes peuvent alors se poser sur ces émotions qui émergent et s’expriment. Le langage peut s’articuler avec la réalité éprouvée et le langage des mots remplacer le langage des maux. « Ecrire pour oublier, délivrer le corps qui parle, qui se souvient avec ses maux de sang. Métamorphoser les maux en mots, laisser la mémoire au papier et les cris s’envoler comme des papillons ! » L’écrit, bien plus que l’oral, possède une matérialité qui permet cette mise à distance des évènements douloureux de notre vie. Il permet de visualiser, de mettre hors de soi. Ce n’est pas tant l’écriture qui provoque l’émotion, c’est bien souvent la relecture de ce qui a été écrit. De sujet, l’auteur devient objet de son récit et se laisse traverser et éprouver par lui : « Ça travaille à l’extérieur comme à l’intérieur ». «L’encrage » engage un processus « d’ancrage » qui s’inscrit dans la durée. À travers des allers-retours, il permet la lente maturation de l’analyse et l’intégration de l’histoire vécue :                                         

 "...Toute ma vie j’avais vécu dans l’illusion de la réalité. M’inventant des histoires, des personnages imaginaires, le mythe d’une famille harmonieuse… Le rêve et l’imaginaire étaient devenus pour moi comme une stratégie de survie pour faire face au quotidien. Mon imaginaire avait fait ma force mais il avait aussi fini par m’enfermer en dehors de la réalité. Ecrire me permettait de reconnecter avec cette réalité et de l’intégrer : Oui, c’est bien moi qui ait vécu cela !…" ( L’inceste, de l’autre côté du miroir – Op cite)

 

« Nous sommes toutes au début un tas d’os, un squelette démantelé gisant quelque part dans le désert sous le sable. À nous de recoller les morceaux. C’est une tâche pénible qu’on doit exécuter quand la lumière est bonne, car il faut y consacrer beaucoup d’attention. La loba nous montre ce que nous devons chercher – l’indestructible force vitale, les os »

(Clarissa Pinkola Estés)

 

En septembre 2002, soit 3 ans plus tard, je termine ma première phase d’écriture qui fut une véritable auto-thérapie. Cependant, j’ai envie d’aller plus loin. J’ai besoin de témoigner en socialisant mon histoire, mais surtout j’ai envie de transmettre ce que ma vie m’a appris. Car de cette écriture thérapeutique, qui m’a permis de retisser du lien avec moi-même et mon histoire, a émergé de la compréhension sur les processus éducatifs, psychiques et sociaux qui ont imprégné mon parcours. Je souhaite développer une écriture plus conceptuelle et distanciée et je songe d’ores et déjà à la publication d’un livre.

 

Le récit, l’écriture et la loi

En octobre 2002, je rencontre Martine Lani-bayle, responsable du Diplôme Universitaire « Histoire de vie en formation » à Nantes. Chercheur en Pratique des histoires de vie, elle a mis en place ce diplôme universitaire depuis deux ans. Après lui avoir exposé ma démarche elle me propose d’intégrer la prochaine session de ce diplôme en science de l’éducation, mais surtout, chose complètement inattendue, elle me donne l’opportunité d’écrire un article dans sa prochaine revue, Chemin de formation, portant sur la résilience. Cependant, je me trouve face à un dilemme car écrire, ce n’est pas seulement remplir des feuilles blanches, c’est aussi apposer son nom en bas de la page. Et l’article qu’elle me propose d’écrire relève du témoignage, je ne peux donc pas le signer avec mon patronyme de naissance. Car mon histoire, comme toutes les histoires d’inceste, est prescrite par la loi depuis le jour où j’ai eu 28 ans, soit 10 ans après la majorité  Ce délai est désormais passé à 20 ans après la majorité). C’est-à-dire qu’après ce délai, on ne peut plus ni la juger, ni en parler, et encore moins écrire un témoignage sous peine de poursuite pour diffamation. Il me faut donc prendre un pseudonyme. Pourquoi pas ? Le défi est de taille et le pseudo que je trouve est plein de sens : Mary ODILE. Marie-Odile est mon prénom de naissance. Marie me venant de mon père et Odile de ma mère. Cependant, interdite de parler du crime que j’ai subi enfant, très vite vers l’âge de 20 ans, ce prénom m’est devenu insupportable au point de l’égratigner un peu et de me faire appeler Marie, puis Mary, le « Y » venant ainsi marquer mes origines anglaises héritées du côté maternel. Mais en m’amputant d’une partie de mon prénom, je me suis également amputée d’une partie de moi. Ainsi, ce pseudonyme réunit de nouveau, sur le plan réel et symbolique, toutes ces parties. Mary prénom féminin, Odile (de Odilon) prénom masculin, je réunis le féminin et le masculin, le fond et la forme, la force et la fragilité… Plus besoin de trait d’union. Je suis entière ! Plus besoin de ce trait d’union symbole de mon sacrifice et de la « mal édiction » de mon père, de ma mère et de la loi. Odile représentait la partie de mon prénom qui avait signifié le NON, le déni. Il signifiera désormais mon NOM. Mon article « La co-naissance inter-dite » parait en mai 2003 dans chemin de formation – les savoirs de résistance – Ed. Du petit véhicule. Cet article pose les premiers jalons d’un autre regard sur l’inceste et me projette dans une nouvelle dimension d’écriture plus théorique.

 

 En janvier 2004, j’entreprends, le diplôme universitaire « histoire de vie en formation » avec Martine Lani-Bayle à l’université de Nantes. À la jonction de plusieurs champs (sociologique, psychologique, pédagogique, anthropologique…) ce diplôme, unique en France, s’inscrit en science de l’éducation. Il ouvre à une pratique et une théorie qui envisagent la question du récit et de l’histoire de vie dans sa fonction formatrice et émancipatrice, et non pas dans sa dimension thérapeutique, tel que l’utilisent les psychologues ou thérapeutes. En janvier 2004, j’ai 41 ans. Conseillère en économie sociale et familiale de formation, je viens de quitter un poste de directrice d’association d’insertion par l’économique et je développe une activité de formatrice indépendante. J’accompagne des personnes victimes d’inceste dans le cadre de groupe de parole et je propose des actions de prévention. Je démarre avec beaucoup d’enthousiasme cette formation universitaire qui doit, en plus de l’écriture, me permettre de prendre de la hauteur par rapport à ma pratique de terrain. Mon sujet de mémoire est tout trouvé : « l’inceste et la fonction initiatique du récit autobiographique ». La spécificité de ce diplôme est qu’il permet au chercheur d’ancrer son sujet de mémoire dans sa propre histoire de vie. En quoi est-il concerné par son sujet de recherche ? Quelle est son implication dans le thème choisi ? En ce qui me concerne, aucun problème pour parler de mon implication. C’est justement la raison pour laquelle j’ai choisi ce diplôme. Pouvoir dire  enfin : « Voilà mon histoire, voilà la forme qu’elle m’a donnée, voilà pourquoi je dis ce que je dis et je fais ce que je fais »… Cependant, malgré tout mon engouement, impossible d’écrire quoi que ce soit, impossible d’aligner deux mots. Je suis totalement bloquée dans l’écriture… Du moins dans l’écriture de ce mémoire universitaire, car, paradoxalement, je continue à écrire librement et facilement tant qu’il s’agit de le faire avec mon pseudonyme « Mary ODILE » Je suis, bien entendu, inscrite à l’université sous mon nom de jeune fille, soit le nom de mon père. On ne me donne pas d’autre choix. Que se passe-t-il donc avec ce patronyme de naissance qui m’interdit l’accès à l’écriture ? Ce nom me bâillonne et m’interdit l’accès à la parole et à l’écriture. Difficile à comprendre, certes, mais nous réalisons rarement que l’agresseur emmène sa victime avec lui en dehors de la loi. Et pourtant, écrire mon implication dans mon sujet de recherche sous mon patronyme de naissance fait de moi une hors-la-loi.! Malheureusement, je ne peux pas m’inscrire à l’université sous un pseudonyme ce que je comprends fort bien. Mais mon patronyme de naissance m’interdit de m’inscrire et m’écrire en tant que sujet de mon histoire, sous peine d’être sanctionnée par la loi. Comment accéder à l’histoire et à la mémoire, lorsque celles-ci sont prescrites par la loi ? Lorsque la loi se fait complice de mots muets, au nom de qui et de quoi l’être peut-il se construire une identité ? Comment l’être peut-il accéder à son propre récit et aux savoirs qui lui permettraient de s’ouvrir à l’altérité ?

Renoncer à mon sujet de recherche est comme renoncer à ma dimension de sujet, à mon identité. Alors, ne pouvant ni écrire, ni publier sous mon nom de jeune fille, j’annonce officiellement en juin 2005, et non sans émotion, que je renonce à mon diplôme. J’ai besoin d’un nom pour écrire en auteur et non pas en victime de la loi.

 

Un « Nom » pour être humain

Nous avons besoin d’un nom pour exister. Sans nom, sans état civil, un enfant serait sans acte de naissance, sans appartenance, sans lien social, sans identité, sans papier. Il ne pourrait grandir que hors la loi, dans la clandestinité et ne pourrait pas s’humaniser. Sans nom, un individu ne peut pas exister dans notre société. Il vivrait dans un sentiment de peur et d’insécurité permanente à défaut de sombrer dans la folie. En lui donnant un nom, la loi donne à l’enfant un vêtement social, une enveloppe symbolique qui le définit dans une identité propre et lui permet d’exister dans le monde. Le nom est comme un porte-parole, un grand « oui » à la vie. Et pourtant, il existe des noms/prénoms porteurs de secrets, de mensonges, de folie et même de mort qui enferment, cloisonnent et empêchent la vie de circuler librement. Et le mien, fait partie de ceux-là (Je développe largement cet aspect dans mon livre « les règles du JE ». Se référer notamment à : Le nom/non de la loi et le viol du symbolique).

 

" ... Je veux et j’exige que l’on m’appelle mademoiselle ! Je ne suis pas la femme de mon père,je suis sa fille ! Les gens croient être polis ou respectueux, mais moi je ne supporte plus d’être dénommée madame. Mon père s’appelle monsieur X. Et sous prétexte que j’ai des enfants, les gens, les administrations m’appellent madame X ! Mais madame X, c’est la femme de mon père, ce n’est pas moi. Les gens devraient pourtant bien savoir que ce terme de madame introduit un nom de femme mariée. Une jeune fille devient madame lorsqu’elle prend le nom de son époux ! Je ne suis pas mariée avec mon père. J’en ai assez, ça suffit. J’étouffe sous ce nom-là, il me colle à la peau comme de la poisse ! ..."  ( Non, je ne suis pas à toi – Op Cite )

 

Écrire pour exister

Exister, vient du latin ex-sistere qui veut dire : placer hors de… Autrement dit : sortir de la parole de l’autre pour entrer dans sa propre parole. Enfermée dans une opacité sans nom, destituée de ma place dans la filiation, jetée hors la loi, je décide d’écrire puis de publier ce qui se cache derrière le nom de ma plume créatrice, Mary ODILE. J’écris l’histoire de ce nom pour ensuite en proposer une analyse théorique. Intentionnellement dépouillée de sa dimension réflexive, j’élabore cette histoire à la manière d’un vêtement que je découds et mets à plat. Je me limite à raconter les événements tels que je les ai vécus, sans romance, ni analyse, seulement les faits qui permettent de comprendre pourquoi je m’appelle Mary (pour mon prénom) et Odile (pour mon nom) et de comprendre ainsi les différents processus qui m’amènent à me renommer.

 

Fonder sa propre demeure

  Écrire, c’est entrer dans un château magique de ce qui se dit et de ce qui se tait

(Aragon)

 

C’est la colère qui me fait écrire ou plutôt la rage, les sentiments d’injustice et d’impuissance. Mon nom est devenu la problématique centrale de mon existence et en racontant l’histoire de ce nom, je trouve enfin la clé, le fil rouge pour entrer de nouveau dans l’écriture. Mais comment dire, transmettre, socialiser un vécu violent par lui-même, sans être dans la violence vis-à-vis de soi-même ? Comment préserver son intimité quand l’histoire elle-même est une mise à nu déchirante ? Comment ne pas déclencher l’horreur et le dégoût ? Comment, alors que le sujet se tisse dans l’altérité, ne pas impliquer les autres, les êtres qui vous sont les plus proches et les plus chers au monde ? Tiraillée entre la rage de dire et celle de prendre soin de moi, cette deuxième étape d’écriture a tout d’abord consisté à faire un tri et de sortir des extrêmes du « tout dire » ou du « rien dire » : Qu’est-ce que je choisis de transmettre ? Qu’est-ce que je choisis de garder secret ? Qu’est-ce qui est politiquement et socialement important de dire pour la compréhension de l’histoire, et important de transmettre pour le changement de l’Histoire ? Qu’est-ce qui fait partie de mon intime, que je garde privé ? Après une première étape de déconstruction puis de distanciation j’entre dans une étape de reconstruction du récit. À partir du premier travail écrit j’effectue des coupes franches, des couper/copier/coller et des synthèses. Le corps du texte ainsi sculpté prend une consistance et une cohérence tout à fait inattendues. D’une certaine façon, je repose des frontières entre l’intime et le collectif, le privé et le public, avec une sensation jubilatoire de tisser un voile d’intime autour de moi (même si toutefois cela peut encore choquer certains). Ainsi en posant des limites entre le dire et le taire, je refonde ma propre demeure. Un sentiment étrange également d’avoir produit une fiction où l’histoire construite n’est plus ma vie, mais seulement une partie infime choisie à travers des filtres. Le résultat obtenu donne l’effet d’un récit très cru, mais les consignes de l’exercice, que je me suis proposé de faire en écrivant ce récit, l’ont d’emblée amputé de sa dimension réflexive, mais aussi de la rêverie et de l’imaginaire qui ont pourtant été une dimension fondamentale de mon parcours de résilience. Ce récit autobiographique n’est donc pas l’histoire de ma vie, ni celui de mon chemin de guérison ; il est seulement l’histoire de mon NOM.

Mon livre « L’inceste, de l’autre côté du miroir » est publié aux éditions Quintessence en septembre 2006, sous le pseudonyme de Mary ODILE.

« (…) Et Mary a osé franchir le pas pour écrire l’envers du décor trop policé de notre monde dit civilisé. Elle l’a écrit parce qu’elle l’a connu, sinon vécu : le tragique est alors de ne pas pouvoir savoir sans la parole de l’autre, l’auteur comme le légiste. Quand ils se dérobent en effet, que reste-t-il sinon à s’engendrer soi-même par le récit et renaître comme Phénix de ses propres cendres ? Mary blessée petite est devenue adulte, auteur d’elle-même comme du texte de sa vie (…) Pour réaliser ce tissage, Mary s’est créé un nom, faisant comme pour les enfants trouvés son néo-patronyme d’un prénom et effaçant un trait d’union d’origine qui, pour elle, n’en était pas un ou l’était trop. Mais ce nom qu’elle s’est choisi concerne tout de même son histoire, si elle en a chassé le patronyme paternel… Et Mary a écrit, en trois temps : raconté d’abord, théorisé puis imaginé ; composant écriture pour le corps, pour l’esprit et pour l’âme ; mariant réel, symbolique diabolisé et mythe ; partant du “naître” charnel vers le “penser”, enfin le “rêver”. Son triptyque fonctionne alors non pas comme refus voire comme refuge, mais comme sublimation qui réinvente les fondements dans l’après-coup, ce que seule une triangulation assumée permet (…) » Extrait de la préface de Martine Lani-Bayle. Cet ouvrage, est aujourd’hui épuisé, mais il proposait (dans sa deuxième partie) une approche plus théorique que j’ai reprise et ré-élaborée dans mon livre « les règles du JE ».

 

Écrire entre l’intime et le politique

 « À la différence de l’oral, l’écrit est la langue officielle, celle de l’administration, du droit, de l’autorité et du pouvoir. Elle confère ainsi à l’histoire de celui qui rédige son autobiographie une dignité, une solennité, une valeur sociale – pour ne pas dire une sacralisation – qu’elle n’avait pas auparavant »

(Alex Lainé – Faire de sa vie une histoire – Desclée de Brouwer – 1998).

 

En socialisant mon récit, je m’accueille et me reconnais dans la réalité et la vérité de mon histoire et je me « ré-écris » dans la loi des hommes de ma culture, qui est celle du langage. À défaut d’avoir été reconnu par la loi, mon récit « hors la loi » prend  alors une valeur symbolique et initiatique : il devient le récit fondateur de mon identité humaine. Les nombreux courriers que j’ai reçus par la suite, m’ont fait comprendre, que ce n’est pas seulement mon histoire que j’ai écrite, mais l’histoire de milliers d’hommes et de femmes pour qui mon livre, tout comme ceux d’Eva Thomas, et toutes celles et ceux qui ont osé briser la loi du silence de notre culture dite civilisée, a été un message d’espoir et de soutien. Ainsi, mon récit participe au changement individuel et social. À défaut d’être inscrit dans la loi, les témoignages de crime d’inceste, sont une autre façon d’inscrire la réalité de l’inceste dans la culture.

… « La loi est fascinante : elle se penche sur le passé et convoque la mémoire pour décider si l’affaire qu’elle traite doit être considérée comme exemplaire ou bien comme la simple répétition de ce qui a déjà été interdit dans le passé. Mais la culture est animée par une dialectique qui la fait évoluer et la préserve de sombrer dans son idéal mnémonique inaccessible. On admettait hier le « séparés mais égaux » : on y voit aujourd’hui l’indice d’une oppression »…

(Jérôme Bruner – Op. Cite)

 

La loi s’écrit en fonction des histoires qui se racontent. Écrire son histoire participe ainsi à écrire la Loi et à faire l’Histoire.

 

Une nouvelle identité

Suite à la publication de mon premier ouvrage en 2006, j’engage fin 2007 une procédure légale de changement de prénom. Je souhaite, en effet, officialiser mon prénom Mary La procédure de changement de prénom se déroule auprès du juge aux affaires familiales du lieu d’habitation. Cette procédure demande obligatoirement un avocat et la personne demanderesse doit prouver l’utilisation constante du prénom depuis au moins cinq années. Comme quoi la loi reconnaît l’utilisation officieuse d’un autre prénom, puisque c’est la procédure qui permet de l’officialiser ! La loi demande également d’évoquer des raisons légitimes pour que la demande soit prise en considération. Ainsi, si la loi prend en compte les motifs évoqués pour mon changement de prénom, alors cela serait une forme de reconnaissance sociale des violences subies. Chose qui n’a jamais été possible du fait de la prescription. Je constitue ainsi tout un dossier auprès d’un avocat et mon livre « L’inceste, de l’autre côté du miroir » est joint à ma requête. En novembre 2008, le tribunal accepte mon changement de prénom. Toute la tension accumulée depuis des mois, par peur d’un éventuel refus, retombe. Après avoir vécu cinq années sous le pseudo de Mary ODILE, Je peux laisser ma vieille peau. J’ai même changé ma signature ! La loi reconnait la légitimité de ma requête et de mon histoire et accepte de me renommer officiellement et légalement Mary. Mariée dans la même année, je porte désormais le nom d’un autre que mon père et vis sous le nom de Mary Genty.

 

"Quelque chose est mort en moi. “Je” est une autre. Je m’appelle Mary Genty et c’est mon vrai nom. Cette nouvelle identité devient pour moi l’empreinte glorieuse de mon parcours initiatique, la signature d’un acte de renaissance… Un nom donné par la justice. Un nom de vie, une “nouvelle peau” qui me libère, m’ancre et m’enracine dans la loi des hommes. L’exil est terminé, je peux enfin vivre sans porter le poids de ma famille sur le dos. Je porte un nom qui me définit dans mon identité propre, définitivement séparée du désir tout-puissant de mon père. Je me sens enfin légitime et légitimée. J’obtiens rapidement ma carte ’identité. Je peux exister dans le monde, travailler, communiquer… Brandir mes papiers d’identité avec fierté".  (Non, je ne suis pas à toi – Op. Cite)

 

Ainsi, le récit et l’écriture de mon histoire, a-t-il contribué à faire changer les règles qui régissent mon état civil et certainement à faire évoluées celles qui permettent le changement de prénom. Car à force de procédure comme la mienne, je sais qu’aujourd’hui le « crime d’inceste » fait jurisprudence pour les personnes qui souhaitent modifier leur prénom.

 

Le droit d’exister

En décembre 2010, les éditions Eyrolles me proposent de publier mon récit dans leur nouvelle collection « histoire de vie ». J’ai d’abord refusé, mais après mûre réflexion, je décide de me lancer dans cette nouvelle aventure. Pourquoi ? Parce qu’Eyrolles me propose non seulement de publier mon histoire, mais également de financer sa médiatisation à travers des magazines papiers, mais aussi audio et vidéo (radio, télé etc.…). En clair, mon image sera associée à mon histoire. Ce qui est une autre étape à franchir. Car en effet, ma nouvelle identité ne me dispense pas d’une plainte pour diffamation, car la loi m’interdit (toujours du fait de la prescription) d’associer mon image avec mon histoire. C’est-à-dire d’incarner mon histoire et ma parole. C’est ainsi pour moi l’occasion d’aller jusqu’au bout de ma démarche et de prendre le risque d’une parole pleine et incarnée pour témoigner et dénoncer le système d’emprise socio-légal qui empêche les victimes de parler de ce véritable fléau social.

Cette fois-ci la démarche d’écriture est très différente. A partir du premier récit déjà publié, l’objectif est d’écrire un roman biographique en co-création avec mon éditrice. Non seulement la règle chronologique n’est plus respectée, mais ce n’est plus seulement mon regard et ma parole qui sont en jeu, mais aussi le regard et la parole de l’autre. Ce travail éditorial me demande, une fois de plus, d’effectuer du tri dans mon récit, et donc de faire le deuil d’un certain nombre de faits que je ne raconte plus par souci de fluidité du récit. La forme devient aussi importante que le fond et je dois négocier durement certains passages ou certaines expressions, que je souhaite garder à tout prix. Cependant, cet exercice d’échange et d’aller/retour avec mon éditrice est extrêmement structurant et créateur et me permet, une fois encore, de prendre de la hauteur et de la distance avec mon récit. « Non, je ne suis pas à toi » est publié chez Eyrolles en avril 2011, sous le nom de Mary Genty. Près de deux ans après sa publication, je n’ai toujours pas reçu de plainte pour diffamation. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir été médiatisée ! Ce dernier ouvrage m’a permis de traverser et lâcher ma plus grande peur : une condamnation par la loi et de me confronter à ma plus grande blessure : l’interdit d’exister ! Aujourd’hui, j’ai l’audace de m’aimer et d’exister au risque de la loi. J’ai décidé de me donner une nouvelle permission : celle de vivre pleinement dans une parole libre et incarnée, mais surtout celle de fonder ma vie sur mes valeurs, mes rêves les plus fous et non plus sur mes peurs !…

Depuis, j’ai souvent été contactée par des journalistes pour intervenir sur des plateaux de télévision. Mais face à mon exigence de témoigner à visage découvert, rares sont les médias qui prennent le risque de braver la loi et l’interdit lié à la prescription qui les mettrait sous le coup d’une plainte pour diffamation. Ainsi l’emprise « socio légale » continue à exercer son chantage, à nourrir le silence, le tabou, les représentations figées, extrêmes et erronées. A l’heure d’aujourd’hui et mis à part mes éditeurs qui ont joué le jeu, seul FR3, a osé la transgression en décembre 2012, et me permettant un débat en face à face avec la ministre du droit des femmes dans l’émission régionale « la voix est libre (Émission visible sur mon site)

 

L’exigence du pardon

– Mais pardonnes !

Voici une expression que j’ai entendue à maintes reprises dans mon parcours. Mais le pardon, je ne voulais pas en entendre parler. Il y avait, pour moi, une sorte d’injonction sous-entendue : « oublie ! » et aussi « arrêtes de nous encombrer avec ta souffrance !! » Et puis surtout, quoi pardonner et qui pardonner, puisque le récit du crime que j’ai subi a toujours été nié par son auteur. Mais de quoi parle ton lorsque l’on parle du pardon ? Il y a un adage qui dit : « À trop forcer vers un but on obtient souvent le contraire » ! Ainsi, à vouloir pardonner à tout prix ne prends-t-on pas le risque de passer à côté » ? Le pardon ne peut pas être un objectif en soi. Le pardon est un effet attendu, un effet désiré. Nul ne le choisit, nul ne peut le posséder, c’est un état qui nous traverse, le résultat de tout le chemin accompli. Chemin de réparation, de transformation et de renaissance. C’est parce l’individu tisse du lien entre lui-même et son histoire, parce qu’il fait face à la réalité de ses blessures, parce qu’il exprime sa colère ou sa haine, parce qu’il met en mots et en actes, met du sens et de la cohérence…, qu’il peut ouvrir son cœur et accéder au pardon. Car le pardon habite le même lieu que l’Amour. Le pardon transforme le mal et la souffrance en promesse de vie, pour nous-mêmes et pour nos enfants. Il libère l’homme et renforce l’humanité en permettant à celui qui le vit d’accéder à sa pleine puissance.

 

"…Finalement, la vie vaut-elle la peine d’être vécue sans Amour ? L’Amour avec un grand A, celui qui ne juge pas, celui qui ne possède pas, celui qui ne condamne pas, qui n’enferme pas. Je sens au plus profond de moi cet Amour. Je me sens libérée. Je comprends avec mon cœur, avec mon âme que le pardon ne se donne pas, il se reçoit. Le pardon est là. Je ne l’ai pas choisi, pas décidé. Ce cadeau s’offre à moi, tel l’aboutissement de tout le chemin parcouru : je suis et je sais qui je suis ...". (Non, je ne suis pas à toi – Op. Cite)

 

Le pardon peut être le chemin de toute une vie ou seulement de quelques années. Nul ne le sait à l’avance. Si l’effet désiré devient une quête, c’est-à-dire s’il devient plus important que le chemin qui mène jusqu’à lui, alors l’individu prend le risque de passer à côté de l’essentiel en restant dans le sacrifice de lui-même. Ce faisant, il prend également le risque de confondre « toute-puissance » avec « pleine puissance ». En bref, nous ne pouvons occulter ni le chemin, ni le temps pour le parcourir car le temps œuvre et fait pleinement partie du processus de transmutation intérieur. Le pardon est un chemin d’éveil et de conscience qui consiste d’abord et avant tout à se pardonner soi-même.

 

« Le pardon qui apaise prend le temps de venir. Il n’est pas le geste las du vaincu qui se voit contraint de refouler sa rage ; il n’est pas l’acte conformiste qui se soumet aux conventions ; il n’est pas l’absolution aveugle qui craint la vérité. Il est l’acte créateur de paix de celui qui accepte sa charge d’humanité et la transforme».

(Maryse Vaillant – Il n’est jamais trop tard pour pardonner à ses parents – Éd. La Martinière – Mai 2001)

 

Finalement, mon chemin d’écriture, chemin d’accueil et de re(co)naissance de mon histoire, chemin de compréhension et de mise en sens, chemin de deuil, de désillusion et de renoncement n’a été, à mon insu, qu’un doux compagnon qui m’a mené de la rage au pardon. Aujourd’hui, mon histoire a pris définitivement sa place dans son passé et mon présent est devenu un « présent » de chaque instant. Ainsi, de l’écriture thérapeutique dans un premier temps, au récit autobiographique dans un deuxième temps, puis au roman biographique dans un troisième temps, l’écriture m’a permis de passer de la guérison intime à la guérison sociale et de produire du savoir sur ma vie, la culture et le monde dans lesquels je vis. Mes livres sont devenus la fierté de mes enfants et un sujet de discussion fluide et créateur. Là où se trouvait secret, chaos et déni, se trouve désormais vérité, sens et conscience. La parole, la vie et l’amour peuvent désormais circuler librement dans les liens générationnels.        

                                         

Au bout du conte

« L’expérience n’est pas ce qui arrive à quelqu’un, mais ce que ce quelqu’un fait avec ce lui arrive ! »

Aldous Huxley

Autrement dit, transmuter le plomb en or, consiste avant tout à tirer les leçons de vie, la morale de l’histoire. C’est-à-dire à percevoir les enseignements, les aspects positifs, la valeur ajoutée de nos épreuves. Ainsi, je me rends compte aujourd’hui, combien les difficultés de ma vie m’ont permis de développer des ressources, des dons, des talents totalement inattendus et insoupçonnés qui m’ont peu à peu guidé sur le chemin de ma légende personnelle.

Ainsi j’ai compris, que de la même façon que dieu a besoin du diable ou que la lumière a besoin de l’ombre pour savoir qu’ils existent, nos épreuves sont là pour nous permettre de découvrir nos trésors intérieurs et nous révéler qui nous sommes véritablement. J’ai rejoint la grande aventure de la vie. Moi qui étais « interdite de parler », je me suis mise à chanter et après avoir été l’artiste de ma vie, je suis devenue artiste dans la vie.

 

La fonction initiatique du récit autobiographique - De l’écriture thérapeutique à l’écriture "socialisable" et socialisante" -  Extrait du livre "Les règles du JE" - Mary Genty - Edition Edilivre - 2012

 

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